QU'EST-CE QU'UN PROVERBE ?
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Chaque langue semble véhiculer ainsi sa cohorte de pensées ordinaires, comme une sorte de mémoire embarquée, de tradition intériorisée. Autre façon de dire que chaque langue n’est pas seulement un assemblage formel, une syntaxe, une phonétique ou un réseau sémantique à géométrie variable, mais également un réservoir de pensées prêtes à l’emploi. Les proverbes nous donnent quelques éléments sur le conscient collectif d'une communauté, sa mentalité, ses habitudes, ses besoins, son contexte géographique. On nomme cela, depuis fort longtemps, la sagesse populaire.
Ce prêt-à-penser, ce « fast-thinking » véhiculé par la langue, est une facilité pour ses utilisateurs. Il les dispense d'user de leur intellect pour généraliser ou conceptualiser par eux-mêmes une situation. Il leur donne des mots pour dire, lorsqu'il ne savent trop quoi ou comment dire. Il vient à leur rescousse face à une vie perçue comme difficile, remplie d'embûches et d'incertitudes. Ponctuation d’un discours ou manière d’avoir le dernier mot, il résume une vision commune, un allant-de-soi.
Mais, a contrario, le proverbe, privilège des anciens, fait également office de rite d'initiation à une communauté et à ses subtilités : pour l'apprenti de la vie, il apparaît souvent comme une énigme à ruminer, une parole à décrypter, un sens à produire. Appartiendra vraiment au cercle des sages celui qui aura réussi à intégrer, dans sa propre langue personnelle, ces mystérieuses ou éclairantes formulations venues de temps immémoriaux.
Le proverbe tient généralement en un énoncé, en une phrase. Il a souvent un rythme en deux temps, dans une sorte de symétrie ou de balancement entre deux pôles : un mot et un autre, un temps et un autre, une analogie et une réalité, un contraste ou un paradoxe entre l'envers et l'endroit, l’amont et l’aval, un effet de surprise entre ce que l'on croit savoir et que la vie nous fait savoir :
Il y a deux sortes de gens : ceux qui peuvent être heureux et ne le sont pas, et ceux qui cherchent le bonheur sans le trouver. (proverbe arabe)
Toute eau va à l'océan et tout or à la bourse du riche. (proverbe danois)
Le travail de la pensée ressemble au forage d’un puits : l’eau est trouble d’abord, puis elle se clarifie. (proverbe chinois)
Avouer son ignorance est une preuve de savoir ; déclarer sa faiblesse, un signe de pouvoir. (proverbe persan)
Un autre rythme, en trois temps, avec ou sans crescendo, se manifeste parfois, mais il offre plus le plus souvent l’apparence d’une histoire brève :
A la première coupe, l’homme boit le vin ; à la deuxième coupe, le vin boit le vin ; à la troisième coupe, le vin boit l’homme. (proverbe japonais)
Mais le proverbe peut se résumer aussi en une affirmation simple, univoque, comme une réponse, une définition imagée, un constat ou une leçon de morale :
Le chagrin est comme un trésor : on ne s’en ouvre qu’à ses intimes. (proverbe malgache)
Une bonne conscience est un doux oreiller. (proverbe français)
On n’accuse jamais sans quelque peu mentir. (proverbe chinois)
Cette structure simple, pour ne pas dire rudimentaire, des proverbes a été le garant de leur diffusion, de leur reproductibilité à l’infini. Les slogans – publicitaires ou politiques – reprendront à leur compte cette simplicité et cette brièveté nécessaires à leur propagation. Ils peuvent être colportés même si leur sens est obscur ou perdu, car leur avantage est de constituer des assertions aisément mémorisables.
Il y a au moins deux types de proverbes : les proverbes populaires et les proverbes littéraires. Mais ils ont une caractéristique qui les rapproche : l'effacement ou l'oubli de leur auteur. Leur utilisation dans le langage quotidien ne nécessite pas d'en indiquer la source. De nombreux proverbes littéraires sont passés dans la langue ordinaire :
Chassez le naturel, il revient au galop. (DESTOUCHES, 1732)
L’appétit vient en mangeant. (François RABELAIS, 1534)
Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. (François RABELAIS, 1532)
Il y a deux principaux niveaux d'élaboration de la représentation populaire : celui de l'image, de l'analogie, de la métaphore d'une part, et celui du mot générique, de la notion, d'autre part. On peut faire l’hypothèse que le niveau métaphorique précède, historiquement et mentalement, le niveau notionnel. Pourtant, il n’est pas rare de constater la subtilité de certains proverbes à dominante métaphorique, tant ils sont capables de faire jouer les métaphores avec finesse.
Le jeu métaphorique est comme un clin d'œil à la sagacité du destinataire, signe de connivence à l'intérieur d'une même culture, pointe d'humour parfois. D'où une certaine opacité pour l'étranger que nous sommes (à l'époque, au contexte culturel et géographique).
Jouer avec les métaphores consiste aussi, dans certain cas, à énoncer une phrase prêtée à un personnage typé ou typique et à laisser le colporteur ou l’auditeur en effectuer la transposition généralisante. Cette prudence relative peut s’expliquer, entre autres, par le caractère probablement audacieux de certaines conclusions, à ne pas mettre immédiatement entre toutes les oreilles ou plus généralement par le souci de délimiter radicalement la signification et le sens : la signification est offerte à qui veut la prendre, mais le sens reste à la charge du récepteur.
L'effort de généralisation, lui, synthétise a priori une vision globale pouvant servir de référence. Sa clarté apparente peut être perçue par l'autochtone comme une pensée ultime, une formulation indépassable, un sommet de l'esprit collectif. Toutefois, son degré d’abstraction reste habituellement modéré : il existe, par exemple, beaucoup plus de proverbes autour de la notion d’ami qu’autour de celle d’amitié.
En amont de ces deux formes principales, on trouve également le dicton, qui est un énoncé, rythmé ou rimé, permettant de ponctuer, ou même anticiper, le calendrier ou les travaux des champs. C'est probablement la forme la plus rudimentaire, mais aussi la plus achevée des expressions traditionnelles : elle supporte plus difficilement les variations et donc les variantes. Elle ne nécessite aucune réflexion particulière, elle se produit comme un automatisme de la langue de tous les jours. Le dicton est beaucoup plus délicat à traduire dans une autre langue puisqu'il joue beaucoup sur des sonorités et des effets de symétrie.
Reste à évoquer rapidement le cas des locutions proverbiales. Nous sommes là en présence d’un phénomène distinct de celui des proverbes, puisqu’une expression proverbiale n’est pas un énoncé complet, mais un groupe nominal ou un groupe verbal pouvant être inséré, imbriqué, tel un bloc sémantique à l’intérieur d’une phrase. Les locutions utilisées aujourd’hui dans la langue de tous les jours restent souvent obscures quand à leur prime origine, et leur sens littéral est souvent très éloigné de leur usage sémantique actuel. D’où l’abandon d’un certain nombre d’entre elles, tant leur littéralité semble distante des préoccupations contemporaines.
Le caractère apodictique de toutes ces variantes historiques de la pensée sans auteur est probablement ce qui a justifié le peu d'intérêt pour ce type d'énoncé. Il existe peu d'études parémiologiques et la collecte des proverbes et dictons est loin d'être achevée et diffusée. Il est vrai que la langue ordinaire n’a intéressé que depuis peu les spécialistes. Nombreux sont ceux qui se sont interrogés sur l’entrelacement de la pensée et du langage, mais pas au point de s’apercevoir que les pensées transportées par la langue ont largement contribué, en retour, à construire la langue en tant que système de représentations.
Les proverbes appartiennent à une forme ancienne, mais rémanente de l’aventure du langage entendu ici comme système de saisie et d’organisation du pensable. Une aventure qui a d’abord consisté à tenter de théoriser l’expérience immédiate.
Avant que des tentatives individuelles, marquées au sceau d’un auteur, viennent prendre leur place – sous la forme de maximes, de pensées, de fragments, d’aphorismes - , les proverbes ont été parmi les premiers points d’appui d’une pensée collective. Et en tant que tels, ils ont peuplé l’univers mental, la mentalité, des pierres de touche initiales de l’esprit humain.
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© Georges Adamczewski – EISTI – Cours du 15 mars 2004
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P. S. : Ce thème étant un de mes sujets de recherche, je me tiens à votre disposition pour toute conférence ou intervention de vive voix au sein de votre organisation, association ou établissement.
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